Les nuits de Samonios

Ça commence par la lumière. Aux abords du crépuscule elle se teinte d’or. Dans les rues de la ville les heures se perdent plus vite aux creux de la nuit. Le soir la foule s’étale en t-shirt , très décontractée. Mais le matin plus question de jouer à l’été indien. La brume n’est pas encore là pourtant le froid déjà te mord les pieds à travers le parquet.

J’ai bu jusqu’à la dernière goutte de cet ambre liquide qui baigne de chaleur le vert des arbres et le calme des bêtes. Le jour de l’équinoxe nous gouttions l’été indien au bord de l’Erdre, avec à la main une bouteille de blanc liquoreux dont la couleur annonçait celle des feuilles avant le grand tourbillon. Nous nous comptions les jours avant notre départ pour la Bretagne, ivre de la pente qui dégringole jusqu’aux vacances.

C’est au creux de la forêt de Paimpont que nous avons lapé la première gorgée d’automne, avec tout autour de nous le silence des arbres et dans le four une tarte aux pommes. Je n’avais pas pris d’appareil photo. J’ai laissé ces trois journées passer comme un éclair, avec ce crépitement sur les nerfs et cette sensation de chute libre dans l’abîme du temps.

Je viens de ces rives, là où les pistes s’enfoncent dans la forêt. Lorsque le soleil se glisse sur les toiles d’araignées les champs s’illuminent de perles de rosée. Dans ces aurores où le brouillard transforment les masses en ombres, je retrouve le chemin de la maison au travers des méandres de mon existence.

À seize ans j’attendais avec impatience le moment de mes études. Les brochures des centres d’orientations me paraissaient autant de portes ouvertes sur des mondes de savoir. Il me semblait qu’en m’engageant dans l’une ou l’autre je ressortirai transformée. En prépas j’adorais les soirs dans le calme du CDI, tapis entre les dictionnaires et encyclopédies à boire à petite lapée la culture du monde occidentale. J’aurais pu m’arrêter dans ce rêve, y creuser un trou et y vivre de philosophie et d’eau fraîche.

Mais j’appartiens aux sauvages, ceux qui sont remontés jusqu’à la ville depuis l’intérieur des terres. Les soirs d’été à siroter la bière en terrasse j’arrive à accepter l’horizon bouché par les maisons. Pourtant il suffit d’un peu de pluie sur l’humus pour que remontent les odeurs et que gueule mon cœur.

Cette année j’ai terminé ma course effrénée, calmé la respiration et dissipé la peur de disparaitre en me sentant flouée. Le soir, je ferme la porte sur mon foyer, ce lieu prêt de l’eau et des bois, là où la ville s’estompe. Je plonge mes racines en attendant la migration inéluctable.

J’entends l’appel de la forêt, doux et lointain. Je me prépare pour le moment où la route reprendra. Je ne doute plus de mes gestes. Je n’écris plus “je voudrais vivre mille existences”. Dans les remous j’ai fini par distinguer la spirale

 Le prochain arc me ramènera à l’aurée des bêtes fauves.

À la lueur de notre lampe de chevet nous avons échafaudé nos plans avec comme carte de nos songes le grand mandala du couvre lit.

– Au centre il y aura la maison, autour le jardin où jouera le chat.

– Les poules nous les mettrons là et les chèvres un peu après.

Puis nous sommes retournés à nos préparatifs.