Nantes : les rêves ça se plante comme des radis

De Nantes je ne connaissais que le nom.

Il y a un an, je voulais partir sur Paris, toucher du bout du doigt la solitude les soirs de pluies. J’étais prête pour ma désintégration : emballer mes dernières possessions dans une valise, trouver le logement le plus minuscule qui soit et me livrer à la ville. Je voulais savoir ce qui resterait de moi, une fois passées les flammes.

J’avais des CV. J’avais des lettres de motivations. Et une liste d’entreprises potentielles. Dans cette liste traînait un nom, glissé par mon père. Une société toulousaine et nantaise, qui ne rentrait pas dans mon unique critère. Mais pour tout le reste, elle me faisait énormément envie.

Un peu avant la Grande Recherche, je suis montée dans un avion pour Faro, avec à bord un livre qui parlait des rêves d’enfance, De ceux qui font comme un puits dans le désert. En rentrant j’ai envoyé mon CV aux personnes de l’entreprise toulousaine. Elles voulaient bien me rencontrer.

L’idée s’était déposée doucement quelques jours plutôt, alors en entretien j’ai dit :

– Je veux bien travailler sur Nantes, si ça vous intéresse.

Ils étaient intéressés.

Christiane Rochefort parle des choses A et des choses B. Les premières tu les connais bien, l’ennuie c’est qu’aucune d’elles ne te tente vraiment. Les choses B pourraient bien être la solution. Mais tu ne les connais pas. Chercher les choses B, ça demande de pratiquer une sacré gymnastique de l’esprit.

Le CV déposé – j’allais le découvrir petit à petit – amènerait de fil en aiguille une montagne de choses B.

La vie a dû me sentir de bonne humeur. Je n’avais même pas encore commencé ce nouveau travail que ma soeur me sonne  au téléphone :

– J’ai récupéré un chaton abandonné.

Comme l’a prosaïquement résumé Y. « Ce n’était pas le bon moment pour avoir un chat. Mais c’était le bon chat ».

Nous avons récupéré la minette le soir même. Elle miaulait à travers deux étages. C’était pour ça qu’elle s’en était sortie : parce que terrorisée elle n’avait pas arrêté de miauler.

Adieu Paris. Bonjours veaux, vaches et chaton. Paris, de toute façon, m’aurait ramené au même point. Ma période d’errance touchait à sa fin. J’étais prête pour m’encrer et trouver un logis.

Le punk, le chat et moi, nous sommes partis planter notre chapiteau dans une ville inconnue.

Au moment de fermer les cartons, j’ai quand même eu un doute. Ce qui me pesait sur Toulouse, j’avais fini par l’affronter. Et si toutes les villes se ressemblaient ? Qu’est-ce que ça pouvait bien faire de parcourir sept cent kilomètres, à part ajouter des heures de transports entre mes proches et mon logis ?

Nous sommes arrivés un week-end de déluge.  Mélancoliques nous avons regardé la pluie dégouliner le long des fenêtres. Cent ans de solitudes qui passent.

Et puis au bout de quelques jours, le soleil est revenu, nous encourageant à explorer les environs. Près du Cens, les pieds dans l’herbe et le regard sur les poissons qui peuplent ce bout de ruisseau, quelque chose en nous s’est détendu. Les beaux jours arrivaient.

Je ne savais rien de Nantes. Je ne savais même pas à quel point cela me manquait d’être loin de l’eau, des arbres, des oiseaux qui se nichent dans les feuilles et des ruines d’anciens moulins.

J’ai commencé à faire pousser des radis sur le balcon. Et la chatte sur les genoux, je me suis demandée comment j’avais pu passer à côté de l’évidence depuis si longtemps.

– Merde, dit Nicolas, mais c’est le Printemps !
– Tu ne t’en étais pas aperçu connard ?
– Non, tu vois.
– Même c’est bientôt Pâques…
– S’il y avait des arbres, on entendrait peut-être même des oiseaux qui chanteraient.
– On en mettra. Quand les baraques seront cassées il y aura la place. Ils entreront dans les maisons et les oiseaux avec, comme ça tu seras forcé de t’apercevoir.
– Merde, dit Nicolas, merde, merde ! Merde ! hurle Nicolas et planté au milieu du parking il se met à brailler et moi aussi et tous les deux en choeur : merde, merde, merde, merde ! et cetera.

Ils se sont mis aux fenêtres, et ils ont vu que c’est le Printemps.

Christiane Rochefort,
Le printemps au parking