Faro

Les images sur le site de la conférence où je devais me rendre en juin me laissait perplexe. La mer bleue comme ça, je ne l’ai vu qu’en Corse, sur des plages où les bancs de touristes foutent les chocottes aux nuées des psychopontes. J’imaginais une plage de sable fin, des immeubles balnéaires comme un rempart face à l’océan et toutes une variété d’épidermes, de l’ébène au cramoisi.

En réalité, Faro est une petite ville portuaire, sans grands immeubles, avec un bout de centre touristique parfaitement rénové. Le reste a la gueule intacte et un peu déglinguée des habitations d’un pays encore en quête d’abondance.

Imperceptiblement les rues te déportent, la fatigue s’installe et les conversations s’allongent vers des contrées qu’elles n’envisageaient pas d’aborder. Tu atterris sur la route principale, complètement en dehors, au niveau de ce grand magasin perdu au milieu des baraques des gitans et le grondement de leurs chiens. Ou bien en aval, près de la gare et sa ligne de chemin de fer qui longe la côte.

Le seul point de repère, c’est la mer, vers laquelle tu roules comme les gouttes avides de clôturer leur cycle.

Au milieu des murs de chaux blanches et de leurs graffitis, entre deux maisons à l’abandon dont les ouvertures sont murées par des parpaings pour éviter les squatte, dans la poussière et la chaleur du sud, tu finis par trouver une porte de restaurant. Les deux salles immenses qui le composent sont imperceptibles depuis l’extérieur, où tu ne distingues d’une entrée avec un long couloir qui bifurque.

Faro c’est ce bout de pelouse au soleil. À côté le train qui passe régulièrement. Au-dessous le métronome des avions. Et moi au pied des remparts, avec dans le lointain les voitures rangées sur le parking, en train de lire l’Alchimiste.

Le coin n’était pas vraiment paradisiaque. Il ressemblait à un refuge sorti de l’adolescence, un lieu qui n’en fait pas des tonnes et qui apporte sa dose de réconfort. Un espace de tranquille liberté.

Durant cette semaine, j’ai laissé les mots de Paulo Coelho se mélanger à l’odeur du poulet grillé, au bruit des transports longues portés, à l’intensité des graffitis sur le blanc de la chaux, à ce coin d’herbe qui me rappelait le jardin de l’hôpital et comment nous nous y réfugions entre les cours.

Ensuite je suis revenue vers la civilisation. Intacte mais différente. Avec l’Alchimiste et l’herbe ensolleillée de Faro qui faisait comme un pont sur les dix années écoulées. Une main tendue vers l’enfance.

 – Ben je me demande qui ça nous, en définitive. Un beau traitre, ce Qui-Ça. Il est installé là et il nous faire que des choses emmerdantes. J’ai une drôle d’impression, dit Grâce. Comme si on m’avait arraché une dent. Non. Comme si elle était partie toute seule. Non. Attends.
– J’ai une drôle d’impression aussi, dit Régina. Quant tu te lèves la première fois, après une maladie… Tout est comme neuf.
– Dans la dent, il y avait un transistor, ça y est, j’y suis. J’ai lu un fiction comme ça, un jour le type glisse sur une dimension et se casse la dent, alors il s’aperçoit quetout ce qu’il faisait jusque-là et qu’il croyait que c’était lui, c’était des ordres d’en haut. Et il s’aperçoit que tout le monde pareil !
– Merde, on a glissé sur une dimension!

Christiane Rochefort,
Encore Heureux qu’on va vers l’été