Lisbonne

En classe préparatoire, ma professeure de littérature préférait que nous ne nous cantonions pas à l’étude des chefs d’oeuvre :
— Avec un livre un peu raté, c’est plus simple de comprendre ce qui constitue un bon roman. De voir ce qui manque.

Lisbonne c’est mon voyage raté – celui dont j’ai plus appris pour mes virées futures.

Si je le voulais j’aurais malgré tout pu revenir avec mon sac d’anecdotes à en faire baver les marins qui sont restés sur la côte. Je t’aurais raconté les rues de Lisbonne à trois heures du matin, une fresque étrange à la lueur des réverbères, le fado, mon premier bar réconfortant dans le quartier lesbien, la ville comme suspendue au-dessus de l’eau, ce coup dans le souffle au moment où tu en atteins les cimes, et tout autour le dédale des ruelles, avec cette géographie démente qui semble toujours monter.

Mais ces éclats je préfère ne pas trop les sortir de leur écrin naturel : celui de cinq jours dans une capitale à compter chaque centime dépensé, avec pour logement une chambre sans fenêtre chez un particulier qui pataugeait vaille que vaille avec son quotidien.

Ici c’était la crasse. Les pièces passées au désodorisant pour donner une illusion de propreté. Avec la chose au fond du frigo. Née d’une botte de poireaux oubliée, capable de recouvrir tout de son odeur. Même le désodorisant. Nous baignions dans l’errance de notre hôte : le manque d’argent, les chambres à louer absolument, le chagrin qui ronge et cette tentative désespérée d’endiguer le flot pour qu’à la fin tout ne soit pas complètement emporté.

Tout le monde devrait avoir un trou où cuver les coups durs en paix.

Et puis je n’étais tout simplement pas en état de m’émerveiller de la beauté du monde en suivant les parcours touristiques. Je m’étais aménagé une fuite au soleil, dix jours hors du temps et ensuite on verra. Mais à Lisbonne le temps, et la manière dont il faut le gérer m’ont rattrapé. Je naviguais à l’aveugle dans un cerveau en roue libre.

Je ne me suis sentie vraiment bien qu’en allant chercher des timbres pour les cartes postales, un après-midi. J’étais seule. Obnubilée par un souci d’ordre purement pratique. J’ai fini par sortir de la zone touristique. Va savoir pourquoi, ici, à l’ombre des immeubles j’étais bien. À un moment il y avait cette trouée dans le paysage, comme sortie d’un film de Kusturica. J’étais là, consciente de rien avoir à y faire. Donc d’enfin vivre quelque chose qui en valait la peine.

En rentrant j’ai fais le ménage dans mon propre frigo avant que l’odeur ne s’installe.