Errances

J’ignore d’où cela me vient. Novembre arrive et ce ne sont ni les oies qui se tirent vers les régions chaudes, ni la nostalgie de l’été. Simplement, il me faudrait avancer, échouer de chambre en chambre, des petites villes jusqu’aux grandes.

Une année j’ai souhaité très fort me rendre à Berlin. C’était en 2016, juste après les attentats. La violence ambiante me rentrait dans le cœur comme l’eau sale des trottoirs. Du jour au lendemain, les gens s’étaient mis à dire « nous sommes en guerre ».

Brillante découverte, exposée avec la condescendance d’un lapin dans les phares d’une voiture.

— Messieurs dame, je vous jure, jusqu’à l’instant d’avant rien et là, d’un coup, la gueule du moteur et la morsure de l’acier !

Ils ne savaient pas qu’ils marchaient sur la route… Que le sang que nous récoltions ici de manière absurde et cruelle, ce sang coulait depuis une plaie béante qu’aucun de nos gestes ne cherche à suturer.

Nous, je veux dire le côté nord de l’équateur, nous traitons le reste de la planète comme de la merde. Nous engraissons leurs seigneurs de guerre, fermons les yeux sur les famines et leur envoyons en prime, avec 50 % de remise sur la douleur, nos drones sur la tronche. Nous, la lèpre blanche tendance double menton, déclarons, la bouche en cœur et l’indignation aux lèvres, « maintenant nous sommes en guerre ».

Nous l’avons toujours été en guerre, tu as simplement été le dernier à l’apprendre.

C’était 2016, donc. Ça partait mal et je voulais dériver jusqu’à une foule dont je ne connaîtrais pas la langue, stopper le flux des discours et inventer un autre sens aux murmures. Berlin en ce sens, ce n’était pas mal. Pas trop loin, pas trop difficile, suffisamment inintelligible. En réalité je ne pars jamais loin. Quelles que soient les précautions que tu prennes, il te reste toujours à la patte un fil qui te ramène à l’extérieur du labyrinthe.

Je le sais bien d’où la nuit tire sa beauté, cet arrêt soudain de la machine. Stopper les pistons : alors tu respires mieux. Que tu ailles le chercher à minuit passé ou à la pointe de l’aube, au fond c’est toujours après un temps mort que tu cours – le théâtre du silence et un espace de liberté. Une scène immense pour les songes… Ici la parade peut commencer, avec ses saltimbanques poudrés et ses statues aux têtes d’animaux dont le feu dévorera le carton.

Demain en croisant les marques de cendre sur la terre, je saurai ne pas être seule à gratter cette membrane sur ma peau.